Culture

Regards croisés sur les interactions et l’égalité femme-homme en milieu universitaire

Quelle est la place des femmes dans la recherche en Afrique? Un livre paru le 6 octobre 2018 rassemble onze contributions de femmes et d'hommes sur le sujet. Nous publions ici la préface d'Isabelle Glitho, qui a coordonné l'ouvrage.

Deux évènements ont été les déclencheurs de ma décision de produire un livre sur les interactions inter-genres dans le microcosme des universités.

Le premier : les interrogations multiples et pressantes que m’ont adressées des doctorantes et des jeunes enseignantes-chercheures lors d’un atelier organisé par WAFIRA (Women Advancement Forum: International Exchanges, Research & Academia). Toutes les questions peuvent se résumer en une seule : « Que devons-nous faire pour avoir une carrière comme la vôtre ? »

Une carrière normale

Que répondre alors que je considérais ma carrière comme normale dans un monde où tout doit se mériter sans lien avec le fait que je sois une femme. J’ai répondu à des questions pratiques sur la gestion du temps et des obligations sociales pour un équilibre plus ou moins stable « vie familiale - vie professionnelle ». J’ai partagé mon expérience, donné des « recettes » pour faire face à certaines situations concrètes. Et pour finir, j’ai dû promettre d’écrire un texte pour permettre à toutes ces jeunes femmes de comprendre qu’elles ont choisi un métier exaltant même s’il est chronophage.

Pour moi, c’est un métier structurant dans lequel la réussite de chaque promotion d’étudiants est un nouveau défi à relever ; chaque recherche de financement pour un nouveau projet de recherche est un challenge. C’est un métier où votre propre formation n’est jamais terminée. C’est un métier que je n’ai pas choisi (je voulais ouvrir un laboratoire d’analyses médicales ; c’est moins stressant !), mais que je ne changerais pour rien au monde.

Je pense fortement que la femme y apporte autant de compétence et de spécificité individuelle que l’homme. J’y suis entrée comme n’importe qui, homme ou femme, ayant les diplômes requis le ferait, sans appréhension particulière.

Insulte personnelle

Formée dans un système éducatif de séparation des sexes, je n’ai vécu les réalités de l’enseignement mixte qu’à partir de la terminale scientifique. Les premières réflexions sur les filles en science, je ne les ai entendues qu’à cette époque, trop tard pour que cela me traumatise véritablement. Les réflexions sur les prestations de « ces demoiselles qui font baisser la moyenne de la classe en maths ou en physique », m’ont au contraire galvanisée et poussée à démontrer aux enseignants qu’il ne fallait pas généraliser.

Il n’y avait aucun sentiment communautaire dans ma réaction. Je me sentais personnellement insultée et je voulais prouver que le fait d’être fille ne limitait pas mes capacités cognitives et ne me fermait pas la porte des sciences. J’ai passé une année intense à me battre pour « battre » tous les garçons de ma classe et à prendre la première place. Encore une fois, je n’étais motivée par aucun sentiment corporatif, cela d’autant plus qu’il y avait une égalité numérique filles - garçons dans la classe.

À l’université, malgré un déséquilibre numérique global, dont je n’avais pas vraiment conscience ou, pire, que je trouvais probablement normal, j’ai fait des études de biologie sans entrave et sans avoir l’impression que j’appartenais à une « minorité privilégiée et/ou maltraitée ». Pour la suite de mes études, j’ai souvent été la seule fille noire (deux minorités visibles !), mais sans sentir de pression particulière.

Minorité universitaire

Voici ce que je disais en 2010 dans une interview : « je suis entrée à l’Université, et là il y avait 2% de filles dans mon amphi de première année ; nous étions quelques-unes pour « colorer » l’ensemble de l’amphi. Dès qu’on avait de bonnes notes, il y avait des problèmes ! Tout se passait comme si les filles n’avaient pas le droit d’exceller. J’ai fini la licence en étant 2e de mon amphi, et j’ai eu des coups pas très sympathiques, mais rien de vraiment méchant, au fond. Ce sont des choses qui arrivent, mais ça ne m’a pas empêchéd’avancer. D’autant plus que la plupart de mes camarades (garçons comme filles) étaient très sympathiques».

En vérité, je n’ai jamais ramené les difficultés rencontrées au cours de mes études au fait d’être femme. J’ai eu mes enfants avant de commencer ma carrière. J’ai géré grossesses et naissances avec mes recherches sans attribuer les difficultés (oh, rien d’insurmontable puisque j’avais accès aux crèches et garderies et par la suite aux aides ménagères !) au fait d’être une femme.

Soutien familial

Je n’ai jamais eu à faire un choix déterminant entre mes études et ma vie familiale. Mais j’ai dû faire de nombreuses concessions en faveur et au détriment de l’une et de l’autre en fonction des circonstances. Cela m’a toujours semblé normal et logique. Il faut dire que ma chance est d’avoir bénéficié du soutien des membres de ma famille (père, mère, frères et sœurs qui me remplaçaient auprès de mes enfants quand les recherches me conduisaient loin de ma maison). J’ai bénéficié également de l’abnégation et de la compréhension de mes enfants et de mon mari qui ont accepté mes nombreuses absences.

Lorsque, mon doctorat de 3e cycle en poche, j’ai sollicité un poste d’assistant à l’université, j’ai eu la chance de commencer avec un chef de département femme « expatriée » qui gérait le département à la satisfaction de tous. Elle en imposait par son âge et sa compétence.

Cela a sans doute été une chance pour moi. Seule femme autochtone dans une faculté des sciences où le personnel enseignant-chercheur était à 50% expatrié et à 99% masculin et où moins de 5% des étudiants étaient des femmes, j’avais le sentiment de mériter, aux yeux de mes collègues, la place que j’avais. Oh, il m’a fallu être scientifiquement irréprochable et serrer la vis avec des étudiants souvent plus âgés que moi pour gagner le respect dû au maître !

Carrière exemplaire

J’ai eu une carrière qualifiée par tous d’exemplaire parce que, contrairement à ce que mon entourage pense, je connais mes limites. Consciente du volume de travail que je pouvais fournir avec efficacité en plus de mes responsabilités scientifiques et pédagogiques, et malgré les sollicitations de ma hiérarchie, je n’ai accepté des responsabilités administratives successives que tardivement (Chef de département, Chef de Cabinet du Président de l’université, Doyen de la faculté des sciences). Le fait d’avoir exercé ces fonctions avec le titre de Professeur titulaire m’a probablement valu le respect de mes collègues et facilité la tâche.

Je n’ai pris véritablement conscience d’un éventuel harcèlement que lorsque, une dizaine d’années après le début de ma carrière, une jeune femme a été embauchée dans la faculté à la suite d’un concours de recrutement national. J’ai entendu alors avec effarement les réflexions des collègues hommes qui affirmaient qu’elle n’aurait été reçue que grâce à des appuis non avouables. Pour la première fois, je prenais conscience du peu de crédibilité que les collègues masculins accordent aux compétences de leurs collègues femmes.

Différentes réflexions antérieures, des attitudes d’étudiants que j’avais minimisées, me sont alors revenues et ont pris malheureusement une connotation sexiste que je ne leur trouvais pas alors. Quelqu’un m’a dit : « tu as toujours été naïve ! ». Je pense que ce n’était pas le cas ; j’avais, par éducation familiale, religieuse et scolaire, « une conscience aigüe de mes capacités intrinsèques ».Aînée d’une grande fratrie, éduquée par mes parents pour être le modèle à suivre pour mes frères et sœurs, scolarité presqu’entièrement dans des écoles confessionnelles de filles, responsabilités dans le scoutisme féminin jusqu’à la plus haute barre nationale de l’échelle, la vie m’a armée pour surmonter et non subir les difficultés. A tel point que parfois, je ne les ressentais pas vraiment.

Attention aux autres

La vie m’a formée aussi à faire attention aux autres et à percevoir leur détresse. Je crois que c’est la véritable détresse de ma jeune collègue, à qui certains collègues avaient décidé de mener la vie dure, qui m’a ouvert les yeux sur la difficulté à être femme dans un monde universitaire fait par et pour les hommes. J’avoue que ce constat m’a fragilisée, car on ne perd pas ses illusions sans conséquences sur sa propre vie!

Dès lors, je suis devenue sensible au moindre comportement considéré à tort ou à raison « ambigu». Je me suis investie dans une « protection » de mes sœurs et j’ai livré des « batailles » pour les sortir des griffes de ceux que je commençais, à tort ou à raison encore une fois, à considérer comme des prédateurs.

« Dame de fer »

Cela m’a valu l’appellation immuable de « dame de fer » que j’ai moi-même transformé en « dame d’acier qui ne rouille pas ». De militante scout, je suis devenue militante féministe proclamant haut et fort que les femmes ont des devoirs (qu’on leur concède volontiers) mais aussi des droits humains (qu’elles ne peuvent revendiquer sans se faire traiter de revanchardes). J’ai créé une association de femmes scientifiques avec les quelques collègues femmes arrivées dans la faculté des sciences et dans la faculté de médecine.

Les débuts ont été périlleux mais j’ai eu le bonheur d’avoir l’appui d’un nombre non négligeable de collègues hommes qui, à l’occasion, participaient financièrement à nos activités. Les autres hommes ont entretenu une opération de sape sans effet majeur, grâce au soutien sans faille que nous avons eu des autorités de la faculté et de l’université. En une vingtaine d’années, notre association a fait des émules dans les universités voisines et a largement contribué à l’augmentation des effectifs féminins, à leur succès croissant dans la carrière universitaire et leur accès à des postes de responsabilité dans nos universités.

Culture de la paix

Cependant, le chemin de l’égalité est encore long et plein d’embuches, d’autant que des femmes, pour des raisons que je veux taire ici, contribuent à fragiliser la position de leurs sœurs. J'avoue que toutes mes actions et mon engagement personnel visaient à favoriser la promotion des femmes scientifiques, à renforcer leurs compétences, à obtenir pour elles une reconnaissance des pairs, sans me préoccuper vraiment de l'impact sur l'équilibre/déséquilibre homme/femme source éventuelle de conflits/paix.

C’est là qu’intervient le second déclencheur qui a conduit à la rédaction de ce livre : le colloque « Femme et Homme en Science pour une Culture de la Paix » dont la 3e édition s'est tenue les 30 et 31 mars 2017 à l'université d'Evry, en France. En m'invitant à partager mon expérience de fondatrice d'une association de femmes scientifiques et de responsable d'une Chaire UNESCO du Réseau « Femmes et Eau », les organisatrices du colloque m'ont amenée à réfléchir vraiment sur ma place en tant que femme dans le milieu ultra masculin que j’ai intégré en 1978.

Un questionnement important de ce colloque était : « Quels impacts les transformations sociales du milieu de la recherche et de l'enseignement supérieur, ont-ils sur les femmes et les hommes en sciences ? La tension entre coopération et concurrence en milieu scientifique est-elle pensée et vécue en termes de genre ? » C’est sur ce questionnement que j’ai demandé aux co-auteurs de se pencher pour partager le fruit de leurs réflexions.

Place des femmes dans la recherche

En m’attelant personnellement à cet exercice, j’ai voulu dans un premier temps savoir si au-delà de l’augmentation des effectifs féminins dans les universités, nous pouvions mesurer leur impact dans le rôle de « moteur du développement » que veulent jouer nos institutions. Il m’a semblé qu’une façon d’aborder le sujet était d’évaluer la place des femmes dans la recherche scientifique.

En janvier 2017, j'ai lancé un sondage rapide et succinct sur la participation des femmes à la recherche scientifique, qui est une des deux fonctions des universitaires. Pour ce faire, j'ai envoyé un questionnaire à des universités de différentes zones géographiques pour connaître : « le pourcentage de laboratoires de recherche scientifique dirigés par des femmes et le nombre de chercheurs par laboratoire dirigé par une femme versus ceux dirigés par un homme ». Je m'attendais à avoir une différence entre les pays occidentaux ayant une déclaration de politique d'équité du genre et les pays d'Afrique subsaharienne où cette notion est naissante.

Bien souvent, il m’a été répondu que l’on ne construisait pas les statistiques en fonction du genre. Les réponses reçues (tableau 1) amènent à un constat déconcertant et augurent d'une absence manifeste de progression liée à l'ancienneté de l'institution.

 

Europe

Liban

Maghreb

Afrique
de l’Ouest

Nombre de laboratoires 46 32 177 71
% de laboratoires
dirigés par une femme
27 39 16 8
Nombre moyen de chercheurs
par labo dirigé par une femme
15 26 30 16
Nombre moyen de chercheurs
par labo dirigé par un homme
37 30 32

30

Tableau 1 : Tableau comparatif des effectifs des laboratoires de recherche scientifique (universités et centres de recherche) en fonction du genre

 

Majorité masculine

Dans tous les cas, on note que le monde de la recherche scientifique est majoritairement masculin. L’Afrique Subsaharienne, représentée ici par l’Afrique de l’Ouest, compte aujourd’hui très peu de laboratoires dirigés par des femmes.

Lorsque nous considérons l’effectif de chercheurs par laboratoire, les différences semblent moins drastiques du fait qu’un nombre minimal de chercheurs est imposé pour la création d’un laboratoire scientifique. Cependant, les laboratoires dirigés par des femmes semblent stagner autour du minimum exigé par leurs institutions. Dans leurs laboratoires, on trouve essentiellement leurs élèves et leurs doctorants.

Elles n’arrivent à recruter des chercheurs séniors que lorsqu’elles obtiennent un financement important pour la réalisation de programmes de recherches sur contrat. Et généralement, cette association est éphémère et finit avec le projet.

Expériences diverses

Pourquoi ne pas avoir écrit toute seule un livre sur ma perception des interactions genrées en milieu universitaire ? Sans doute parce que, à écouter les multiples questions de mes jeunes collègues, je me suis rendu compte que mon parcours est loin de représenter ce que vivent la majorité des femmes universitaires.

Si les problèmes rencontrés sont globalement les mêmes, les solutions sont individuelles et souvent fonction de l’environnement familial et social. Il m’a semblé indispensable de donner la parole à des femmes volontaires (jeunes et moins jeunes dans le métier) afin de mettre à la disposition des jeunes femmes enseignantes-chercheures et des doctorantes (à qui j’ai voulu m’adresser en premier), des modèles de « parcours globalement réussis » pour les rassurer et leur montrer que la place qu’elles auront dans notre profession sera celle qu’elles auront gagnée par leur travail et leur « foi » en leurs propres compétences.

Les témoignages des femmes, dont les contributions constituent le socle de ce livre, permettront au lecteur masculin des universités de saisir l’impact de son comportement (naturel ou délibéré) sur ses collègues de l’autre sexe. J’ai voulu également faire parler des hommes parce que je suis convaincue que leurs témoignages apporteront un correctif particulier sur le regard que les femmes universitaires portent sur eux.

Harcèlement sexuel

Le problème récurrent du harcèlement sexuel, qui n’est pas absent du milieu universitaire, n’est évoqué qu’en filigrane. Ce n’est pas pour minimiser ce type de pression handicapante qui conduit des jeunes femmes à renoncer à une carrière universitaire. Mais celles qui en ont été victimes ont refusé de témoigner, même sous anonymat. Les faibles effectifs de femmes universitaires expliquent sans doute ces réticences. Les associations des femmes scientifiques ont contribué en partie à diminuer la pression de ce type de harcèlement sur les enseignantes-chercheures. Mais la pression est de plus en plus forte sur les étudiantes et cela d’autant plus qu’elles n’osent pas porter plainte, même auprès des associations de femmes.

Des colloques se sont penchés sur cette thématique et proposent des solutions plus ou moins applicables. Le nombre d’ouvrages dédiés à ce sujet n’est pas négligeable et certains montrent que le harcèlement peut-être dans les deux sens. Les contributions de ce livre abordent essentiellement l’impact du harcèlement moral. C’est un phénomène insidieux, terrible par ses conséquences, difficile à démontrer et qui met l’auteur à l’abri des sanctions. Écoutons les témoignages des femmes et des hommes co-auteurs de ce livre pour mieux rendre compte de la situation telle que vécue par les deux sexes dans un milieu où les obligations professionnelles mettent les individus en situation de « coopétition ».

Ayant eu le privilège de traverser ce que j’appelle les trois phases de la carrière d’une femme universitaire (phase protectionniste, phase de concurrence et phase de reconnaissance), sans y laisser trop de plumes, et grâce en partie au soutien de certains de mes collègues et surtout de mes supérieurs qui sont à plus de 95% des hommes, je veux croire que la vie en milieu universitaire sera de plus en plus basée sur une coopétition où concurrence loyale et partenariat équitable établiront un équilibre dont la stabilité dépendra de la personnalité des protagonistes et des enjeux.

Isabelle Glitho

Ce texte (sauf les intertitres) est la préface du livre Regards croisés sur les interactions et l’égalité femme-homme en milieu universitaire, édité par I. Glitho, Editions Universitaires Européennes, octobre 2018, 244p., 76,90€

 

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